Le combat contre le terrorisme d'Al-Qaïda

Quand les Forces Spéciales traquent les Djihadistes en Afrique, en Asie, au Proche-Orient et en Europe

1ère traque de Ben Laden : Tora Bora

Tora Bora est un réduit montagneux d’environ dix kilomètres sur dix, situé dans la province de Nangarhar, dans l’extrême est de l’Afghanistan.

A quarante kilomètres au sud de la ville de Djalalabad, il jouxte la frontière avec les zones tribales du Pakistan.

Les Afghans appellent ce massif Spin Ghar, « Poussière blanche », pour les neiges éternelles de sommets qui culminent à près de cinq mille mètres. C’est un endroit rebutant, fait de pics vertigineux et de vallées encaissées, prisé des trafiquants de toute sorte depuis le temps d’Alexandre le Grand. Le Special Operations Command américain l’avait qualifié de « cible extrêmement difficile ».

Ben Laden connaissait l’endroit depuis ses années de lutte contre les Soviétiques. Il y avait fait aménager des centaines de grottes, certaines creusées de plusieurs dizaines de mètres sous la montagne dans l’anticipation de bombardements. Les bulldozers utilisés provenaient de la compagnie de construction saoudienne de son milliardaire de père et la légende veut qu’Oussama Ben Laden lui-même se soit mis à leurs commandes, bravant les chemins escarpés. Equipées de systèmes de ventilation, ces grottes étaient reliées entre elles par des tunnels, permettant à leurs occupants de se déplacer sans être vus.

Après avoir été chassé du Soudan en 1996, Ben Laden s’installa avec femmes et enfants à Djalalabad et s’appliqua à renforcer encore les fortifications de Tora Bora. Il y était comme dans un jardin et les Américains avaient la certitude que Tora Bora serait son Fort Alamo. C’est là qu’il irait se réfugier en cas de coup dur. Comme au fond d’une tanière quasi imprenable. Pour y livrer sa dernière bataille…

A la suite des attentats du 11 septembre 2001 et du refus du régime taliban de livrer Ben Laden, l’administration Bush entra en guerre contre l’Afghanistan avec, officiellement, un double objectif : renverser le régime et éliminer la menace représentée par Al-Qaida. Comme le souligne le lieutenant général Michael DeLong, vice-commandant du Centcom à l’époque : « capturer Ben Laden n’était pas la première priorité ». Même si sa tête avait été mise à prix pour 25 millions de dollars.

La tactique adoptée fut celle d’une guerre non conventionnelle. Plutôt que de déployer un large contingent, l’état-major américain décida de s’appuyer sur les forces spéciales : rangers, bérets verts, force Delta et autres… , ainsi que sur la CIA, pour ses capacités de renseignement, et de travailler avec les milices afghanes opposées aux taliban : celles du commandant Rachid Dostom à l’ouest, celles de l’Alliance du Nord dans le Panchir, et les Forces d’opposition à l’est. Les bombardements aériens débutèrent le 7 octobre 2001. Cinq semaines plus tard, le 13 novembre, Kaboul tombait.

Des membres des forces spéciales américaines en patrouille en Afghanistan, dans le village de Narizah, en 2002.

A peu près à la même date, la CIA apprit que des forces d’Al- Qaida, dont Oussama Ben Laden lui-même, avaient été repérées dans la province de Nangarhar. Leur nombre était estimé « entre deux cent cinquante et deux mille », puis fut porté « entre mille cinq cents et trois mille ». Ces moudjahidine constituaient la garde rapprochée de Ben Laden, ils étaient considérés comme bien armés, bien entraînés et tous candidats au martyr.

Les américains firent alors appel à trois seigneurs de guerre locaux pour poursuivre la troupe : le général Hazret Ali, son ancien lieutenant Hajji Zaman Ghamcharik et Hajji Zaher.

Le premier, (à droite) issu de la minorité pashaï, était un petit homme rustre qui avait combattu les Soviétiques. Le deuxième (à gauche) était son ancien lieutenant, devenu riche trafiquant de drogue. D’ethnie pachtoune et un temps installé en France, c’était surtout un beau parleur. Leur allégeance aux Américains était strictement intéressée, c’est-à-dire achetée par la CIA. Le troisième était le fils d’un gouverneur de province jadis chassé par les taliban. Plus fiable, mais peu expérimenté. Les Américains ne se faisaient guère d’illusions quant à la valeur et au dévouement des hommes ainsi recrutés. Ni à Tampa Bay, en Floride, au quartier général du Centcom, ni à Bagram, leur base principale en Afghanistan, ni sur le terrain, dans les rangs de la force Delta. Mais ils n’avaient pas le choix. Le rapport du commandement des opérations spéciales souligne que ces milices étaient « désorganisées », traversées de « rivalités et divisions internes » et marquées par une « profonde méfiance quant aux objectifs américains ». Mais recourir à leurs “services” restait « la seule option viable ».

Une Task Force (TF), baptisée Dagger (“poignard”), avec à sa tête le colonel John Mulholland, fut mise sur pied. Elle comprenait moins de soixante-quinze hommes des forces spéciales, plus un petit contingent du MI6 britannique. A compter du 2 décembre, la TF Dagger commença à déployer de petites équipes sur des postes d’observation avancés afin de diriger depuis le sol les bombardements aériens, ainsi que les attaques des milices afghanes. Ces déploiements se poursuivirent jusqu’au 8 décembre. Chaque équipe était composée de six ou sept hommes et portait le nom de code Cobra associé à un chiffre : 25, 25A ou 25B. Certains de ces hommes parvinrent à moins de mille mètres des fortifications d’Al-Qaida. Mais aucun n’eut jamais Ben Laden en vue. Encore moins dans son viseur.

   

                   Task Force                                        Colonel John Mulholland

Après une mission de reconnaissance en hélicoptère le 7, les Américains parvinrent à convaincre Hazret Ali d’envoyer un petit commando en mission de “recherche et de combat” à la poursuite de Ben Laden. Trois Américains, dont un interprète, se joignirent au détachement.

L’après-midi du 10, des Afghans du commando indiquèrent par radio qu’ils avaient localisé Ben Laden et qu’il était même « cerné ». Ils demandaient du soutien. Aussitôt, Mulholland, dépêchait trente-trois hommes en 4×4 depuis Pachir Agam, sa base, à une dizaine de kilomètres en contrebas. Il était 16h30. A leur grande surprise, ils croisèrent, à mi-chemin de Tora Bora, les hommes d’Ali qui redescendaient du front. La nuit tombait, leur dirent-ils. Pas question de poursuivre la chasse. De Ben Laden, aucune trace. Par contre, les Américains qui accompagnaient les hommes d’Ali et qui étaient restés en position avancée avaient été repérés par les combattants d’Al-Qaida. Ils essuyaient un feu nourri tout en tentant de se replier. Ils y parvinrent à la faveur de la nuit.

Cet incident, qualifié par la hiérarchie américaine de « comédie d’erreurs », fut malgré tout bénéfique. A la faveur de leur infiltration, les hommes des forces spéciales américaines purent localiser de nombreuses positions d’Al-Qaida. S’ensuivit un déluge de fer et de feu de dix sept heures déchaîné par l’aviation américaine, qui réduisit Tora Bora à un terrier fumant.

An explosion rocks al-Qaeda positions in the Tora Bora mountains after an attack by US warplanes on 14 December 2001

Une bombe de près de sept tonnes, connue à la fois sous le nom de code BLU-82/BH et sous l’appellation beaucoup plus poétique de “faucheuse de marguerites”, fut même utilisée pour la première fois depuis la guerre du Vietnam.

https://i0.wp.com/www.nationalmuseum.af.mil/shared/media/photodb/photos/090122-F-1234P-004.jpg

En Asie du Sud-Est, elle servait à dégager instantanément une aire d’atterrissage pour hélicoptères. A Tora Bora, elle devait transpercer la montagne… Vu du ciel, le résultat ne parut pas très convaincant, mais au sol, et dans le sous-sol, les hommes d’Al-Qaida furent abasourdis par sa puissance destructrice. Plus tard, des survivants transférés à Guantanamo parleraient d’hommes « vaporisés » et de grottes transformées en brasiers… Selon des sources pakistanaises, qui firent surface bien après la bataille, Ben Laden, persuadé que sa dernière heure était venue, aurait même rédigé alors un testament…

A chaque raid aérien, les hommes d’Al-Qaida reculaient. Tora Bora était en train de tomber. Du 11 au 14 décembre, des bombardements ciblés se poursuivirent. Jetés hors de leurs grottes, les hommes d’Al-Qaida allumaient des feux la nuit pour se réchauffer et faire cuire leur nourriture, offrant ainsi de nouvelles cibles à l’aviation américaine. Ils semblaient pris dans une nasse qui se resserrait inexorablement. Cernés sur trois côtés, l’ouest, le nord et l’est, seul le Pakistan, au sud, leur offrait une possibilité de fuite. Mais le président Moucharraf avait assuré Bush que ses soldats veillaient…

Toutefois, le ramadan venait de commencer. Les Afghans se repliaient à la nuit tombée, pour se restaurer et prier. De sorte qu’un canyon gagné le jour pouvait être perdu la nuit.

Le 12 au soir, Zaman Ghamcharik informa le commandement américain que les derniers hommes d’Al-Qaida étaient prêts à se rendre et demandaient un arrêt des bombardements pour descendre de leurs positions. Déjà, ses propres hommes redescendaient. « C’est le plus grand jour dans l’histoire de l’Afghanistan, disait-il, Al-Qaida est vaincu ». Le Centcom, qui suivait la bataille en temps réel depuis Tampa Bay, rejeta la proposition. Sur le terrain, TF Dagger suspendit son feu par crainte de tirs “fratricides”. Jusqu’au petit matin, les Américains scrutèrent la montagne à la recherche de colonnes d’Al-Qaida se rendant. Ils ne virent personne. A l’aube, Tora Bora avait été déserté. Profitant de l’accalmie dans les bombardements, les hommes de Ben Laden avaient fui. Seuls quelques tireurs isolés demeuraient pour ralentir toute poursuite. Les bombardements se poursuivirent encore trois jours. Le 17, Hazret Ali criait victoire. Ben Laden restait introuvable et donc présumé vivant. Le 19, les forces spéciales américaines quittaient Tora Bora.

Tora%20Bora

La bataille était finie. La controverse commençait. Dès mars 2002, Michael O’Hanlon, un spécialiste des questions de défense, qualifiait la « victoire » militaire en Afghanistan de « chef-d’oeuvre imparfait ». Parce que Ben Laden était parvenu à s’enfuir. « Les Américains se sont trop reposés sur les Pakistanais et sur les milices afghanes pour bloquer les routes de sortie de Tora Bora », écrivait-il dans la revue Foreign Affairs.

En 2005, Gary Berntsen, chef de station de la CIA à Kaboul en 2001, désormais en retraite, présentait sa version des faits, après de longues palabres avec Langley, le quartier général de l’Agence, qui avaient retardé la sortie du livre. Berntsen commandait sur le terrain le plan Jawbreaker (mot pour mot “casse-mâchoire”), une opération de la CIA visant à capturer Ben Laden. Pour lui, « tout aurait pu s’arrêter là », si seulement on lui avait fourni « les huit cents rangers » qu’il réclamait. Mais sa demande resta sans réponse.

Dans la même veine, un article du New York Times Magazine citait ce commandant des marines dont les mille deux cents hommes attendaient sur une base de Kandahar qu’on les appelle. En 2008, enfin, sous le pseudonyme de Dalton Fury, un ancien commandant de la force Delta racontait la bataille au jour le jour dans un ouvrage digne de SAS, Kill Bin Laden (Tuez Ben Laden). Pour lui aussi, si les Américains avaient déployé suffisamment d’hommes pour bloquer les chemins de fuite vers le Pakistan, “UBL”, c’est-à-dire Oussama Ben Laden dans le jargon militaire américain, aurait été tué ou capturé. Fury avait également demandé que des mines antipersonnel soient larguées par hélicoptères au-dessus des passages menant au Pakistan. Sa requête était restée sans suite.

Seul le Daily Telegraph anglais affirmait, au contraire, que Ben Laden avait fui Tora Bora dès la fin novembre. Le général Tommy Franks, désormais à la retraite, sortait alors de sa réserve pour rappeler qu’en effet « on ne sait toujours pas si Ben Laden était bien à Tora Bora début décembre 2001… L’endroit regorgeait de taliban, mais lui ne fut jamais à notre portée ». Son second, le général Michael DeLong, appuyait cette version en rappelant que jamais durant la bataille les Américains n’eurent la preuve définitive de sa présence. Il fut localisé par le seul truchement d’appels radio, sur la foi d’un Afghan capable d’authentifier sa voix.

Berntsen et Fury considèrent cette identification comme incontestable. Djalal, l’Afghan en question, avait côtoyé Ben Laden pendant sept ans. Les hommes d’Al-Qaida faisaient aussi fréquemment référence au «cheikh », désignation de Ben Laden. A deux reprises, les 10 et 11 décembre, il fut entendu exhortant ses hommes à continuer de se battre. Un dernier appel de Tora Bora fut même localisé le 14 décembre. Alors que le gros des combattants avait fui dans la nuit du 12.

Ces éléments ne constituaient pas une preuve tangible aux yeux de l’état-major américain, qui devait, par ailleurs, tenir compte des réalités du terrain. Déployer huit cents rangers ou mille deux cents marines aurait demandé plus d’une semaine de rotations par hélicoptères Chinook, laissant à Ben Laden largement le temps de s’enfuir. Ces hommes auraient eu besoin d’un soutien logistique, qui n’était pas disponible. Enfin, donner l’assaut pour déloger les combattants d’Al-Qaida aurait requis la présence d’équipes médicales et d’évacuation impossibles à déployer sur place. Sans parler des inévitables pertes humaines et de leur incidence sur l’opinion publique américaine. Enfin, il fallait tenir compte des conséquences politiques que pourrait avoir le parachutage de centaines de combattants américains… Bref, le “ciblage” était trop faible, les risques encourus trop grands.

En janvier 2010, on ne savait toujours pas si Ben Laden était bien à Tora Bora.

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