Le combat contre le terrorisme d'Al-Qaïda

Quand les Forces Spéciales traquent les Djihadistes en Afrique, en Asie, au Proche-Orient et en Europe

Attentats : vie et mort d’une bande d’assassins

Drogués, délinquants, fanatisés… Qui sont vraiment les tueurs du 13 novembre, ceux qui entouraient Abdelhamid Abaaoud ?

2551280lpw-2551282-article-attacks-jpg_3178291_660x281Il y a bien dû y avoir, un jour, quelque part, une réunion au cours de laquelle les chefs opérationnels des carnages parisiens ont réparti les tâches, constitué des groupes et évalué leurs objectifs. Le Stade de France : 80 000 spectateurs. Le Bataclan : 1 500 places. Les cafés des 10e et 11e arrondissements, un vendredi soir, vers 21 heures, plusieurs dizaines de victimes, une centaine s’il ne pleut pas. Et là, tous assis autour d’un plan de Paris, « capitale des abominations et de la perversion », les deux frères Abdeslam, Brahim et Salah, ont-ils plaidé pour qu’on les laisse ensemble massacrer « les croisés », ces dizaines de Parisiens riant ce 13 novembre ?

Abdelhamid Abaaoud, un des organisateurs, les sépare. L’aîné, Brahim, le vendeur de shit, à ses côtés à bord de la Seat noire pour vider des chargeurs autour de République. Et Salah, le cadet, celui qui ne se réveille jamais avant midi tant il s’éclate la nuit, ira déposer trois tueurs aux portes du Stade de France avant de foncer, au volant de sa Clio, vers le 18e arrondissement. L’autre fratrie, les deux Clain, Fabien le vétéran prédicateur et son cadet Jean-Michel, fabriqueront en duo la vidéo de revendication des crimes. L’aîné parlera et le benjamin chantera.

2551280lpw-2551283-attacks-jpg_3178294« T’as pas compris, moi, la Syrie, c’est bientôt »

Abaaoud, comme ses compagnons tueurs, a le sens de la famille. Une faiblesse qui lui coûtera la vie car, en acceptant que sa cousine, Hasna Aït Boulahcen, 26 ans, les rejoigne, il a failli. Hasna est une pipelette, une agitée. Certes, elle a troqué son chapeau de cow-boy contre un voile marron, clame sur Facebook son rêve de rejoindre la Terreur, mais n’a pas pour autant renoncé à boire, ni à se droguer, ni à se maquiller. « Paumée, alcoolique et toxicomane à la méthadone », confie un enquêteur. Voilà peu, ses amies l’ont croisée serrant dans son poing une bouteille ; l’une d’elles l’apostropha, étonnée de la découvrir voilée et se saoulant. « T’as pas compris, moi la Syrie, c’est bientôt », lui rétorqua celle qui fait la guerre dans sa tête, tout en suppliant, comme le révéla L’Obs, quelques jours avant les attentats, une association de réinsertion d’Aulnay-sous-Bois de retenir son profil pour un job dans la restauration rapide. Hasna picole et se croit chez Daech. Elle se promène avec son passeport dans la poche, au cas où, à défaut de Pôle emploi, les gourous de l’Etat islamique la réclament, mais bavarde néanmoins sur son portable, dont elle ignore qu’il est écouté par les enquêteurs français. Or ces écoutes, ainsi que des investigations bancaires, des informations transmises par les services marocains et un renseignement anonyme, mettront la sous-direction antiterroriste (SDAT) sur la piste de « l’appartement conspiratif » de Saint-Denis, celui où se cachait Abaaoud.

Abdelhamid Abaaoud a quelques motifs pour se laisser fléchir par sa fiévreuse cousine. Il a fait l’expérience qu’on n’est jamais mieux servi que par les siens. La deuxième fois qu’il rejoint les camps d’entraînement islamo-terroristes de Daech, il emmène son frère, Younès, 13 ans. Un mineur qui parvient sans autorisation parentale de sortie du territoire à fuir la Belgique après l’école, tenant la main de son frère, détenteur d’un « casier judiciaire musclé » de petit délinquant, selon la justice belge. Younès n’a pas déçu son aîné. La photo le montrant tirant à bout portant sur un otage agenouillé fait le tour du monde, accordant à cet adolescent prépubère la funeste consécration médiatique d’être « le plus jeune terroriste du monde ». Abaaoud a dû bicher ce jour-là.

Abaaoud « connu pour ses ratés »

La coquetterie, c’est le péché du « croyant du califat ». Sourire ravi, bonnet afghan sur boucles sombres, le terroriste belge parade. Mars 2014, l’ancien élève du collège Saint-Pierre de Bruxelles, le fils à papa qui, à sa première sortie de prison pour vol, reçoit de ce dernier la gestion d’une boutique de vêtements achetée dans l’espoir qu’il se convertisse aux affaires, publie une vidéo sur Facebook. Conduisant un pick-up, quelque part sur le sable syrien, le bras nonchalamment accoudé sur le rebord de la portière, Abaaoud exulte. Son véhicule tire derrière lui des cadavres de Syriens. « Avant, on traînait des Jet-Ski, des quads, de grosses remorques remplies de bagages, de cadeaux pour aller en vacances au Maroc. Maintenant, on tracte les infidèles, les mécréants, ceux qui combattent l’islam. » Et il est fier, Abaaoud. Fier d’avoir échangé les valises chargées de cadeaux pour les vacances au bled chez les grands-parents contre des cadavres tirés comme des casseroles derrière les voitures des jeunes mariés.

Abdelhamid Abaaoud est mort, une grenade dans le torse, la tête à moitié déchiquetée et le corps criblé de balles, dans l’assaut lancé par le RAID à l’aube du 16 novembre contre un appartement, rue du Corbillon à Saint-Denis. A son côté durant les huit heures de guerre, sa cousine Hasna, qui, derrière la porte de son camp retranché, sous la mitraille des 5 000 cartouches pleuvant sur elle et ses comparses, cernée par les tireurs d’élite, les drones et les chiens, tient à préciser, en réponse à une question d’un membre des tireurs d’élite l’interpellant sur la présence d' »un copain » à ses côtés, que ce n’est pas son copain. Il ne sera pas dit que celle qui a exfiltré son cousin Abaaoud, sujet d’un mandat d’arrêt international, de sa cache dans un squat d’Aubervilliers, fricotait à l’heure où les kouffars, les « infidèles », la sommaient de se rendre. Dans l’escalier, les policiers du RAID l’ont entendue geindre.

Abdelhamid Abaaoud a mal jaugé les capacités de sa cousine sous méthadone, qui aura donc permis aux services de renseignement de le localiser. Et ce n’est pas la première fois qu’Abaaoud, présenté comme le redoutable chef terroriste des attentats parisiens, le cerveau maléfique d’une atroce guerre, se plante. Insolemment capable de faire fi des surveillances policières, de gambader à sa guise entre la Syrie et l’Europe, alors même qu’il est, depuis juillet 2015, condamné par contumace par la justice belge à vingt ans de prison pour avoir participé aux recrutements de djihadistes, Abaaoud cumule les attentats foireux. « Il est connu pour ses ratés », confirme une source policière. Sa recrue Sid Ahmed Ghlam est activée en avril 2015 pour opérer un massacre dans une église de Villejuif. Il tue une mère de famille, assise dans sa voiture, puis se tire, par mégarde, une balle dans la jambe. Il est arrêté, assis sur le trottoir, le mollet en sang. En fouillant dans sa messagerie, les policiers trouveront des correspondances électroniques avec un certain Abou Omar, le nom de guerre d’Abaaoud. Mais cet homme demeure invisible. Sur réquisition judiciaire, les policiers demandèrent à Air France si Abaaoud aurait récemment voyagé sur leur compagnie. Réponse négative. Quelques mois plus tard, Ayoub El Khazzani, également une de ses recrues, est missionné pour perpétrer, le 21 août, une tuerie de masse dans le Thalys. Maladroit et mal préparé, il se fait ceinturer par des passagers qui évitent le drame. Second échec. Du côté du staff de Daech, Abaaoud a dû se faire souffler dans les bronches. C’est bien sympa, les vidéos Facebook, utile à la propagande mais, sur le terrain, les missions capotent, elles déçoivent. Alors, pour l’opération Attaque bénie dans Paris, il va falloir tenir les objectifs et sérieusement verrouiller les plans. 2552116lpw-2552146-article-abdelhamid-abaaoud-jpg_3177788_660x281Abaaoud sélectionne sa bande, capable de mourir et avide de tuer. Qui choisit-il, le jeune homme de 28 ans, pour former son bataillon noir ? D’abord, ses copains de fumette de Molenbeek, les frères Abdeslam. Les deux gars avec lesquels il allait, gamin, à la maison de quartier ou à l’aide aux devoirs à l’association de la rue. Brahim, 31 ans, Français vivant dans ce quartier populaire de Bruxelles, divorcé et sans enfant. Un bagarreur, un noceur. Encore enfant, un incendie dont il serait à l’origine détruisit l’appartement familial. Ses parents se virent attribuer un logement social. Lorsque leurs revenus dépasseront les seuils requis, la famille Abdeslam fut priée de quitter les lieux et Brahim tabassa un employé du centre social. En 2010, il est condamné à une peine de prison pour avoir volé des documents d’identité, falsifié des papiers et du recel. Brahim tient un bar, nommé Les Béguines. Drôle de nom que celui qui évoque ces religieuses vivant en communauté pour désigner un établissement où de jeunes femmes vendent leurs charmes et d’autres des stupéfiants, dont certains à consommer sur place. Le 4 novembre, neuf jours avant les attentats dans Paris, le bar de Brahim est contraint à cinq mois de fermeture administrative.

Abaaoud a connu son voisin Brahim via son frère cadet Salah. Ils habitent à deux rues les uns des autres. « Des petites frappes, ces trois-là, pas des radicaux, témoigne une employée des services de la jeunesse de la municipalité de Molenbeek. Pour les convaincre de rejoindre Daech, ceux qui ont lavé le cerveau d’Abaaoud et des deux frangins ont certainement plus joué sur leurs conditions sociale et identitaire, sur l’attrait du combat et des armes, que sur l’aspect religieux. » En 2011, Abaaoud et Salah passent un mois ensemble derrière les barreaux, condamnés pour un vol. Ouvrier dans les transports intercommunaux de Bruxelles, Salah, amateur de joints et noctambule frénétique, est licencié pour absences injustifiées. Salah Abdeslam partage avec Abaaoud une terrifiante capacité à faire fi de tous les contrôles de police. Arrêté en février 2015 par la police néerlandaise, l’islamiste radicalisé est en possession de cannabis. Les policiers le relâchent. Interpellé lors d’un contrôle routier en Autriche six mois plus tard, même résultat, les Autrichiens laissent partir cet homme, qui s’est entraîné dans les camps de formation de l’organisation islamiste. Et Salah voyage.

« Il a remplacé les joints par les prières »

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Bilal Hadfi, une des recrues d’ABdelhamid Abaaoud.

D’après les autorités turques, un Belge de 26 ans, Ahmed Dahmani, interpellé en Turquie, aurait effectué des missions de reconnaissance sur le lieu des attentats. Dans ses équipes parisiennes, Abaaoud retient également un tout jeune, le Français Bilal Hadfi, 20 ans, avec lequel il a fait de la prison pour une affaire de stupéfiants. Hadfi, le kamikaze qui se fera sauter à l’extérieur du Stade de France, vivait en banlieue de Bruxelles. D’une activité compulsive sur les réseaux Internet, l’alias Billy the Hood y publie des photos de lui dans de grosses voitures, lui avec des liasses de billets, lui fumant des pétards, lui buvant à la chaîne. Puis, dès le printemps 2014, lui avec des fusils à pompe, lui avec des mitraillettes russes, lui ne parlant plus que de la Palestine et de la Syrie. Sa mère observe la métamorphose de son fils et s’en réjouit : il a remplacé les joints par les cinq prières et le jeûne. En février 2015, Bilal Hadfi s’envole pour la Syrie, où il aurait retrouvé son copain de prison, Abaaoud. Sur Facebook, Hadfi correspond avec un des frères Abdeslam.

Dans la constitution de son commando de tueurs fous, Abaaoud retient également Mostefaï, un Français de 29 ans qu’il a entendu, en Belgique, prêcher le carnage chez les impies occidentaux. En lui confiant l’équipe du Bataclan, il lui offre l’occasion d’incarner ses sermons. Mostefaï a grandi dans une famille de musulmans rigoristes à Courcouronnes. Son père, algérien, porte la djellaba ; sa mère, portugaise aux yeux clairs, comme ses soeurs, le voile intégral. Dans cette banlieue de l’Essonne, Mostefaï est sous la coupe des caïds locaux. Conduite sans permis, outrages, il est condamné huit fois entre 2004 et 2010 mais jamais incarcéré. Sa famille s’installant à Chartres, il se donne corps et âme à une autre tutelle sectaire, celle des prêcheurs radicaux qui désormais le téléguident. Tandis que son frère continue de faire tourner son bar à chicha, Mostefaï, lui, se laisse pousser la barbe, se met à parler à voix basse et, la mine divinement inspirée, il lit tout ce qu’il trouve sur Internet prônant un islam mortifère. Dans la chaîne de boulangerie industrielle à Créteil où il travailla deux ans, ses collègues se souviennent d’un garçon serviable, qui jamais ne les a inquiétés. Mostefaï, qui ne parlait que de motos pendant leurs pauses, démissionne soudain. Les boulangers sont surpris, un peu tristes. En 2010, Mostefaï fait l’objet d’une fiche dite S, une fiche de sûreté. En 2013 et en 2014, il rejoint la Syrie et s’y entraîne au combat. Le lendemain de la tuerie du Bataclan, les boulangers découvrent que la personne qui a garé la Polo noire devant la salle de spectacle, abattu les vigiles dans le hall, vidé toutes les munitions de sa kalachnikov sur les spectateurs du concert en tapant de sa crosse les 89 cadavres pour s’assurer qu’ils ne feignaient pas la mort pour retenir la vie, c’était le gentil Mostefaï.

Et Samy se fit appeler Abou Hajia

Aux côtés de Mostefaï, Dahmani, Hadfi et des frères Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud sélectionne le Français Samy Amimour, dont il fit la connaissance en Syrie. Ce titulaire d’un bac en section littéraire est un personnage incongru au coeur de cette galaxie barbare, tant tout dans sa construction détonne. Ni trafic de stupéfiants, ni vols, ni prison, le jeune homme vit à Drancy, place Marcel-Paul, où sa famille ne laisse pas ses enfants s’égarer. La mère, militante féministe à l’association berbère de la ville, travaille à l’école communale, comme sa fille Maïa. Embauché par la RATP comme conducteur de bus sur la ligne 148, Samy est un chic type, un blagueur. En 2006, son père, divorcé, remarque toutefois que le jeune homme prie en cachette. Il s’en étonne, la famille ne pratique pas et croit peu. Alors qu’il ne parle pas un mot d’arabe, il fixe des heures durant sur son écran d’ordinateur des prêches radicaux, puis se laisse pousser un bouc, porte la djellaba et invective sa mère et ses soeurs. En octobre 2012, Samy est arrêté par la Direction centrale du renseignement intérieur, avec deux de ses copains, soupçonné d’envisager la clandestinité armée en Somalie. Relâché, il est soumis à un contrôle judiciaire. Un an plus tard, Samy prévient ses parents qu’il va prendre le soleil dans le Sud. Il fuit via la Turquie vers la Syrie. Les parents et les soeurs Amimour ne communiquent plus avec lui que sur Skype. De toute force, ils cultivent ce dernier lien, taisant les sujets qui le fâchent, lui exprimant leurs inquiétudes.

En juin 2014, le père s’envole pour la Syrie, brûlant d’attendrir son fils perdu. Samy ne se fait plus nommer par ses frères d’armes Abou Missa, en hommage au petit chat qui dormait sur le canapé à Drancy, mais Abou Hajia, la guerre. Au rendez-vous convenu, Samy arrive en béquilles, blessé et surveillé par un acolyte. L’entretien est glacial. Le père lui tend une lettre de sa mère, dans laquelle celle-ci le supplie de revenir à la raison. Dans la feuille pliée, un billet de 100 euros, le geste dérisoire d’une mère qui voudrait que son fils, qui apprend les tueries de masse comme voilà peu des textes de Baudelaire et Chateaubriand pour le bac de français, puisse s’acheter de quoi manger mieux ou des chaussettes pour l’hiver. Samy lit la lettre, rend le billet à son père. L’entrevue finie, le père Amimour rentre à Drancy. Samy Amimour, sujet d’un mandat d’arrêt international, est le 13 novembre à 21 h 40 un des trois sanguinaires qui vide ses chargeurs sur la foule du Bataclan. 89 morts parmi les 130 personnes que les équipes d’Abaaoud auront massacrées cette nuit de terreur.

2554877lpw-2554909-article-jpg_3178731_660x281Le lendemain matin, le 14 novembre, la secte des assassins, arrivée à Paris la veille de ses crimes, dans un convoi de trois voitures, n’est pas entièrement décimée. Salah Abdeslam a souillé son pantalon, mais il n’a pas actionné sa ceinture d’explosifs. Son frère Brahim, avec lequel il se disputa violemment peu avant les attentats (celui-ci réclamant qu’on lui vire son dû avant d’accepter de « faire le coup », réclamation qui laisse songeur tant on peine à comprendre comment un candidat à l’attentat-suicide peut vouloir alimenter son compte en banque), s’est fait sauter au café Voltaire. Salah a pétoché. Il n’a pas actionné son détonateur. Et, conséquemment, n’a pas de plan pour fuir les lieux. Le kamikaze couard appelle un copain à Bruxelles, lui demande de venir le chercher à Paris et de le conduire jusqu’en Belgique.

Mauvaise pioche, le copain n’a pas de voiture. Ce dernier joint un autre homme, propriétaire d’une Golf GT3. Au téléphone, l’homme qui vient de tuer des dizaines de personnes précise à ses complices hésitants qu’il leur paiera les péages et leur remboursera leur consommation d’essence. À l’heure qui suit le plus grand attentat commis dans Paris depuis vingt ans, un de ses exécutants doit, pour se faire exfiltrer, rassurer ses acolytes en leur promettant de s’acquitter des péages sur l’autoroute A1. Qui sont ces hommes ? Ces deux Belges, connus pour être de petits délinquants, aujourd’hui mis en examen, viendront chercher Salah, toujours en pantalon souillé, et l’auraient laissé, en route, se débarrasser quelque part de son encombrante charge d’explosifs TATP. À la frontière belge, leur véhicule est contrôlé, mais les gendarmes les laissent passer. Salah, une fois encore, parvient à se jouer de son mandat d’arrêt international et plus encore du signalement qui fait de lui un des présumés auteurs des fusillades parisiennes. Salah voyage. Il voyage toujours.

« Tango touché, non létal »

Sa « défection » a rappelé une scène étrange aux policiers entrés dans le Bataclan. Sous le feu des tirs de la BRI, visé par une balle d’un sniper du Raid – « Tango touché, non létal », un terroriste s’était écarté de la foule. Quelques mètres de distance, avant de se faire exploser. Un comparse avait, quant à lui, actionné sa ceinture entre la BRI et le Raid. « Deux de mes gars ont craché un peu de sang pendant deux ou trois jours et perdu quelques alvéoles pulmonaires, mais c’est tout. Les terroristes ont-ils surestimé leur charge, pensant qu’elle soufflerait le Bataclan d’un trait ? Ou ont-ils, après avoir tué des dizaines de personnes, faibli ? » s’interroge Éric, un des patrons du Raid.

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Un second survivant de la secte des assassins erre, cette nuit endeuillée, dans la capitale. Abaaoud est filmé sur la ligne 9 du métro, sautant en compagnie d’un autre homme les tourniquets de la station Croix-de-Chavaux à 22 h 13. Abaaoud est-il content de son opération, prêt à rendre compte à ses gourous de la direction de Daech ? Pas si sûr. Bataclan, 89 morts parmi les 1 500 spectateurs. Stade de France, un passant sexagénaire, alors qu’ils sont 80 000 à regarder la France marquer deux buts contre l’Allemagne. Était-il prévu que le capitaine du carnage survive, contrairement à ses affidés, car il a encore un attentat en préparation ?

Un second commando

Cinq jours après ce vendredi sanglant, Abdelhamid Abaaoud réunit son second commando. Lui-même est arrivé la veille au soir, accompagné de ses amis djihadistes dans cet appartement de la rue du Corbillon. Malgré un parquet branlant, un troisième et dernier étage qui les expose avec ses vasistas ouvrant sur le toit, la planque de Saint-Denis les rassure car elle est équipée d’une porte blindée. Pourquoi ce squat insalubre aux parois en plâtre poreux est-il équipé d’une porte blindée ? Ceintures à explosifs, grenades, kalachnikovs et munitions sont alignées au sol. Ils sont moins d’une dizaine, dont deux femmes, à conspirer en fumant du shit. Hasna, la cousine, a ôté son niqab et ne refuse pas une fumette. Discutent-ils de leur prochaine cible ? 4 h 20, l’explosif des policiers échoue à briser la porte blindée. « Cela n’arrive jamais, moins de cinq fois en trente ans ! » souffle un officier du Raid. Les djihadistes, sortis de leur torpeur, mitraillent les hommes du Raid, abrités derrière un bouclier bleu Ramsès sur roulettes et repliés sur le palier inférieur. Dans l’appartement, les retranchés évitent les fenêtres, ils distinguent les ombres des tireurs d’élite planqués sur les toits. Côté rue, une lumière blanche les aveugle. Idem côté cour.

4 h 45. Les rafales s’interrompent, trois personnes quittent la planque, les mains en l’air, entièrement nues, bien qu’aucune exigence de la sorte n’ait été exprimée pour leur reddition. Le reste du commando d’Abaaoud dégoupille des grenades offensives, lancées aux pieds des policiers. Le Raid riposte. Sous les jambes d’Abaaoud et de ses hommes, les grenades explosent. Certaines trouent le parquet pourri, les murs tremblent, les canalisations d’eau cèdent. L’eau jaillit. Retranchés, les fous d’Allah comptent leurs munitions. La cousine Hasna vit enfin sa guerre, elle qui, le 11 juin dernier, écrivait sur son mur Facebook « Jver biento aller en syrie inchallah biento depart pour la turkie ! ». Dans l’immeuble d’en face, les snipers usent de leurs tirs de précision pour décrocher la bâche qui obstrue une des fenêtres et derrière laquelle, ils en sont persuadés, un kamikaze ceint sa ceinture d’explosifs. Au moment où la bâche tombe, le sniper tire. Une énorme explosion survient. L’homme a actionné sa ceinture d’explosifs, les fenêtres, côté rue, volent en éclats, les murs porteurs plient. Un morceau de colonne vertébrale ricoche sur une voiture de police, un membre s’écrase sur le trottoir. Les tirs reprennent. Dans le ciel, un hélicoptère survole l’immeuble, les drones équipés de caméras bourdonnent près des vasistas. Derrière le mur de gravats, les robots Recon Scout, petits engins à chenilles munis de microcaméras, butent contre les décombres. D’autres caméras accrochées à des perches surgissent des trous du parquet. Le Raid les observe désormais depuis le deuxième étage. À 11 h 30, les deux derniers occupants du squat, planqués dans la salle de bains, sortent et sont arrêtés. Au deuxième étage, tombée à travers le sol, une partie du corps d’Abdelhamid Abaaoud gît, déchiquetée. Cousine Hasna est morte un peu plus loin.

En janvier 2015, une semaine après les attentats commis contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, la police belge démantèle une cellule terroriste dans la ville de Verviers. Abdelhamid Abaaoud, inspirateur de ces hommes, n’est pas dans la maison et s’en vante dans une revue de Daech. Un journal néerlandais s’entretient avec Omar Abaaoud, son père. L’ancien mineur, marchand de vêtements à Molenbeek, pleure. Depuis deux ans, son fils Abdelhamid apprend à tuer en Syrie. « J’ai honte pour mon fils. Il a ruiné nos vies. » Et tellement, tellement d’autres vies que la sienne.

Source : le Point

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